Poète, militant, visionnaire et martyr
Le 27 mai marque une date douloureuse dans l’histoire de la Guinée. Ce jour-là, en 1969, Fodéba Keïta, l’un des plus grands penseurs et artisans de la culture guinéenne moderne, fut assassiné dans les geôles du camp Boiro. Ironie tragique : cette prison fut l’un des instruments répressifs qu’il contribua lui-même à mettre en place. Pourtant, son nom reste gravé dans la mémoire collective comme celui d’un homme aux multiples visages artiste, écrivain, ministre, pionnier du panafricanisme culturel et compositeur de l’hymne national.
L’artiste qui porta l’Afrique sur scène
Né le 19 janvier 1921 à Siguiri, Fodéba Keïta s’impose très tôt comme un intellectuel en avance sur son temps. Arrivé en France pour ses études, il y découvre la puissance du théâtre et de la danse comme outils de conscientisation. En 1948, il fonde le groupe Sud Jazz à Paris, puis Les Ballets Africains en 1952. Ce sera la première troupe professionnelle d’Afrique de l’Ouest à faire rayonner les traditions du continent sur les scènes internationales.
À travers danses, contes et chants traditionnels, Keïta incarne l’essence d’une Afrique fière, spirituelle et résistante. Avec Aube Africaine, un ballet-théâtre dénonçant le massacre de Thiaroye (1944), il offre au monde une œuvre politique d’une intensité rare, où l’art devient dénonciation.
Le poète et la plume militante
Fodéba Keïta est aussi un écrivain majeur. Avec son recueil Poèmes Africains (1950) ou encore le roman Le Maître d’École (1952), il peint une Afrique vivante, traversée par les espoirs et les contradictions de la décolonisation. Il défend une littérature enracinée dans les réalités africaines et tournée vers la dignité des peuples opprimés.
Le politique au cœur de la lutte pour l’indépendance
De retour en Guinée dans les années 1950, Fodéba s’engage aux côtés d’Ahmed Sékou Touré au sein du Rassemblement Démocratique Africain (RDA). En 1958, lorsque la Guinée dit “NON” à la France et choisit l’indépendance totale, il devient l’un des hommes clés du nouveau régime. Ministre de la Défense nationale et de la Sécurité, il œuvre à structurer un État fort et souverain. Mais à mesure que le régime s’endurcit, les équilibres vacillent. La paranoïa politique gagne du terrain. Ceux qui hier incarnaient l’espoir deviennent aujourd’hui suspects. Keïta ne sera pas épargné.
Le compositeur de l’Hymne National : Liberté
Parmi ses legs les plus précieux figure l’hymne national guinéen, Liberté, dont il est l’auteur du texte. Véritable cri de ralliement, cet hymne incarne l’idéal révolutionnaire et patriotique du jeune État guinéen :
“Peuple d’Afrique, Le passé historique !
Que chante l’hymne de la Guinée fière et jeune…”
Ces paroles, simples et puissantes, célèbrent l’unité africaine, l’émancipation, et la renaissance. Elles résonnent encore aujourd’hui comme une promesse faite à l’avenir, celle d’une Afrique libre et digne.
Une fin brutale et une mémoire vive
En 1969, Fodéba Keïta est accusé de complot contre Sékou Touré. Il est arrêté, emprisonné, puis torturé au camp Boiro. Il meurt le 27 mai, victime de la “diète noire” : ni eau, ni nourriture. Une mort silencieuse pour un homme qui avait tant fait entendre la voix de l’Afrique.
Avant de mourir, il aurait écrit sur le mur de sa cellule cette phrase restée dans les mémoires :
« Je ne regrette rien. »
L’héritage d’un géant
Aujourd’hui, les artistes, militants et intellectuels guinéens marchent dans ses pas. Son œuvre transcende les frontières de l’art et de la politique. Fodéba Keïta nous a légué un message d’espoir, de lucidité, et de courage. Son hymne, ses ballets, ses livres et son destin tragique constituent les piliers d’une mémoire nationale que nul ne peut effacer.
En honorant Fodéba, on honore la Guinée debout.






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